Hotel Aburrimiento, Paris

 

Connaissez vous la photomorphose ?
Le grain est-il du papier, en papier est-il ?
Ou mieux il s'agirait-là de la chère chair, celle qui se modifie selon la couleur du cristal ?
Le rond est féminin chez Antonia Torres et la ligne droite masculine ?
Trop facile la ficelle ?
La photo peut faire genre comme on dit faire sens ?
Mais voilà qu'il y a dans la succession d'images, quand elle fait par ailleurs sécession, quelque chose qui l'œil –ou c'est l'ouïe ?- découvre : la sourde irruption d'une violence de genre, d'une violence qui dégénère.
Ou est-ce simplement que l'ennui, le spleen, cet aburrimiento qui donne enseigne à un hôtel, dans la tête d'Antonia Torres, et qui enseigne Paris chez elle, n'agit que comme dans l'un de ces rêves qui produisent de monstres [voir Goya].
Nous voilà donc devant les premiers photomorphoses des XXIe s.

Torres, via la caméra, danse du micro en macro, de la grandeur de l'infiniment petit jusqu'aux transformations qui dévissent et qui détournent, pour un voyage de port en pore, pour finir –accident ?- dans le mur.
C'est-à-dire, dans des ampliations à 1,30m
Bien dans sa peu puisque bien dans les peaux, Torres touche au bout quand elle manipule la diversité –ses modèles sont blancs et noirs, blancs ou noirs ; autant des hommes que des femmes- pour produire de l'unicité, tant les pores savent se passer des définitions, le sport des pores, la peur des pores.
Et encore tout cela pour eux, peureux. Le pore devenu spore en propageant et en se disséminant -donc spore mâle, car grain de pollen sur la peau lente.

« Pore: très petit orifice à la surface de la peau par où s'écoulent la sueur et le sérum ».

Mais non ! Non dans ce cas-là. Rien ne semble s'écouler de ces pores et non spores car figés, dilatés, nous regardant quand nous les regardons, gonflés avec raison quand ils s'agrandissent brutalement sur le mur.
Des pores vers le dedans pour éveiller en nous des sensations et des émotions que possiblement, vraisemblablement, avaient nourries les pores blancs, les pores noirs, les pores masculins –ovni soit qui mâle y panse- et les pores féminins.
Or, maintenant, mélangés, effacés, mêlés, ils se nichent plutôt dans les yeux qui les regardent, des émotions contagieuses par une sorte de photo synthèse –et avec une thèse cependant.

Il y a deux manières, deux espaces et deux temps à l'heure de visiter –se loger ?- les coins et les recoins de l'hôtel ennui, Hotel Aburrimiento.
Si on a la chance de rencontrer l'auteure, on la verra se déguiser en laborantine, mettre des gants dans tous les sens –avec tous les sens- et faire passer les planches, une à Lune.
La façon et la faconde nous feront voir des plaques d'une radiographie qui a oublié l'individu et le genre pour détailler le corps –de métier ?- du genre humain.
Il est possible aussi qu'il ne s'agisse que de l'homme nouveau, de la femme barbue, de l'enfant sauvage ; à moins qui ne se cache là le cachalot, la cage à l'eau, sans oublier qu' une barbue femelle nage souvent dans un océan pas si fixe, moléculaire, molle, sous des vagues tellement vagues que les grains de pollen deviennent grains de sable.
[Sous le pas vu, la plage].
Il y a des moments comme ça dans ce qu'on appelle la réalité. Sur une plage précisément. On est à deux, on sort de la mer, les yeux pétillent, la vue fait des étincelles, prise entre le soleil et son reflet sur l'eau ; il y a aussi le sable : grain à grain

[Jorge Luis Borgès visite le Sahara. Il prend dans sa main une poigné de sable et il la fait couler entre ses doigts. Subitement joyeux, déclare : « Je suis en train de transformer le désert »].

Ils sont deux, donc, sur le sable, côté à côté.
En se tournant, l'un d'eux regarde le bras qui est à quelques millimètres de ses yeux. Et là, surprise ! : on est dans le détail, la peau connue ne l'est plus, le détail est plus fort que l'ensemble, la lumière joue avec le grain de la peau qui est devenu le grain de la photo.

L'autre possibilité, le travail d'Antonia Torres amplifié.
S'agit encore de photos ?
Pas du tout, car nous voilà soumis à la volonté qui a donné des allures d'oiseau, de paysage lunaire, d'un profil d'aigle a ce qui n'était que l'exposition d'un morceau d'anche, d'un coude magnifié, l'humain devenu flore et phone pour nous raconter le grand –le grain- et le petit.
Dans d'autres mots, le shock des photos, dilatés plus qu'agrandies et en même temps capables de dévorer le mur de la galerie.

Je ne sais pas vous, mais moi je suis de ceux qui devant le magicien se laissent faire, plus occupé à profiter de l'aubaine –la réalité mortifiée, le côté obscur montré à la lumière du jour, un ìmpossible soudain plausible- que mu par une stupide volonté de comprendre.
Car ceux qui cherchent toujours le pourquoi de choses semblent ignorer que le chaos est le vrai système qui tient le monde, l'accident sa normalité, les catastrophes la façon qui a la nature –marâtre et pas mère- de défaire les constructions humaines.
[L'eau étant le passé et le futur des glaçons, cette transparente création de l'homme, minime dans sa forme et son emploi, géant cependant dans son industrie, car l'homme n'a réussi à en fabriquer qu'après de presque vingt siècles de subir la chaleur, de croire que le froid ne pouvait être que caprice du climat].
Ébahi par le magicien, trahi par ses propres yeux, le spectateur, spectre acteur, accepte l'abstraction de la figure ; figure-toi que pour une fois, il se laisse aller à la beauté nue de l'image sans chercher à l'expliquer.
[On n'explique pas les blagues ni les sentiments ni les émotions ni la beauté ; ou bien on s'essaie à les expliquer et tout cela devient donc plat : un mot voile mille images).
Bref, devant le Hotel Aburrimiento il n'y a pas photo !
Il n'y a que la peau.
Image innée.

Oscar Caballero